Vendeur de CD et cassettes audio au Caire, 2019

Parallélisme entre l’évolution de la danse et de la musique au Moyen-Orient

Danse et musique, voilà bien deux disciplines indissociables.

Nous parlerons ici des influences qu’elles ont eues l’une sur l’autre et qui auront conduit au développement de la danse orientale telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Avant de démarrer, je précise qu’il s’agit ici d’une vulgarisation résumée dans le but de donner un contexte et des bases historiques à nos connaissances théoriques de la danse orientale. Ces deux sujets que sont l’évolution de la danse et l’évolution de la musique au Moyen-Orient vaudraient chacun la peine d’y consacrer une thèse entière.

Au début, ce sera l’évolution de la musique au Moyen-Orient en général qui sera abordée, puis nous nous concentrerons plus sur son évolution en Égypte. Certaines thématiques comme les danses à caractères mystiques et les danses masculines ne sont, volontairement, pas abordées.

N’étant ni musicologue ni historienne mais plus humblement une danseuse passionnée voulant partager ses découvertes, je vous présente le résultat de mes recherches au style structuré sans fioritures.  Et tant qu’à vulgariser, j’écrirai les siècles avec des chiffres arabes (même si en langue arabe on utilise les chiffres indiens de l’Inde) et pas en chiffres romains ; na 😉 .

 

1 : Aux commencements des temps :

Musiques : Essentiellement rythmiques

Danses : Dites folkloriques/primaires (des origines), comme les rites de fécondité, les danses de transes,…

 

2 : Dans un second temps (époque des Pharaons -2500 à -2150 avant J-C et jusqu’au 18ème siècle) :

Musique : Évolution vers la musique savante, classique

  • Au temps des Pharaons, une musique plus “raffinée” est créée pour les élites sociales. Les instruments suivants la composent :
    • Instruments à cordes (genre de cithare/guitare, harpes).
    • Flûtes à bec et traversières.
    • Tambourins, cymbales de doigts et sistres.
    • La voix est également utilisée comme instrument de musique par des vocalises.
  • Au 6ème siècle jusqu’en 622, la poésie préislamique faite de poèmes chantés amorce le style de “chant” développé par la suite pour réciter le Coran. (Bien plus tard, Oum Kalthoum apprendra à maîtriser à la perfection cet art de récitation du texte sacré avant de démarrer sa carrière de diva n°1 de la musique arabe)
  • Au 14ème siècle, création des Maqâms sous l’Empire Ottoman. Les Maqâms sont pour la musique orientale ce qu’est le solfège en occident. Pour être plus précis et comme le dit la musicienne Ling Shien Bell dans son interview : “un Maqam est formé par la juxtaposition de 2 petites gammes courtes, de 4 ou 5 notes. Ils sont associés à certaines heures de la journée, certaines émotions,…”
  • Les percussions plus “intenses”, comme la darbouka, n’apparaissent pas dans ce type de musique savante. Elles sont plutôt réservées aux “folklores”, danses sociales, danses de rites etc.
Almées Égyptiennes aux temps des Pharaons
Almées égyptiennes au temps des Pharaons.

Danse : Deux “types” de danseuses :

  • Les Almées ou les Awalim. Ces danseuses se produisaient pour les élites sociales, pharaons, sultans,.. dans des lieux privés et étaient des artistes complètes. Elles dansaient, chantaient, jouaient de certains instruments de musique et récitaient de la poésie. Leur fonction était le divertissement par les arts et non par les plaisirs de la chair.
  • Les danseuses de rues, les Ghawazi. Elles sont les descendantes des migrants de l’Inde. Elles dansent dans les lieux publics, la rue et sont associées à la mendicité et à la prostitution (parfois à tort, parfois à raison).
    • Il y a aussi les Ouled Nail d’Algérie, une tribu dont les femmes ayant atteint l’âge de la puberté sont envoyées dans les villes pour danser (et parfois aussi satisfaire les plaisirs de la chair) avant de rentrer “les poches pleines” pour se marier et vivre une vie d’épouse. Elles sont ici, dans un but de simplification, incluent dans les danseuses “de rues”.

 

3 Le début d’une période révolutionnaire pour la danse :

L’apparition des cabarets en Égypte et plus précisément ceux de Badia Nasabni au Caire dès 1926 !

Badia Nasabni est une danseuse, mais surtout une grande femme d’affaire. Elle va créer plusieurs cabarets, à Alexandrie, Giza et au Caire, où se produiront les premières grandes danseuses orientales célèbres, devant un public local mais aussi touristique et occidental !

Cette “mise sur scène” va pousser l’art de la danse à se raffiner et les danseuses vont porter un nouveau style de costume, plus glamour, avec une touche d’influence de l’occident : le Bedla. Ce costume comprend un soutien-gorge, une jupe en voile et une ceinture.

Pourquoi l’apparition de ces cabarets en Égypte et à ce moment-là ? Il y a plusieurs facteurs :

  • Une montée en flèche de la “mode de l’exotisme” et du Moyen-Orient chez les Occidentaux, grâce à :
    • L’orientalisme : mouvement artistique occidentale des 18ème et 19ème siècles. L’occident rapporte des récits et expériences du Moyen-Orient ; notamment Napoléon et ses soldats après avoir vus des Ghawazi pendant la bataille des Pyramides de 1798. Les artistes visitent ces contrées, pour eux tellement exotiques, et s’en inspirent pour leur art (poème, littérature, peinture, arts de la scène,…) mais certains se laissent inspirer sans jamais s’y rendre et composent des fantaisies orientales sorties de leur imagination, sans aucun relais historique.
    • Les expositions universelles de Paris en 1889 et 1900, où sont présentées les fameuses danses orientales appelées danses du ventre, danses exotiques voire même … danses ombilicales.
  • L’Égypte, de par la colonisation britannique, n’est pas soumise aux mêmes carcans que d’autres pays au Moyen-Orient et, pour une femme, il y est moins impossible, d’y développer une carrière artistique.
  • Le Caire est la ville avec le plus haut taux de population dans tout le Moyen-Orient. Et la deuxième plus grosse ville du continent africain. Elle a aussi une localisation centrale entre le Maghreb, les pays du Moyen-Orient du continent asiatique et l’occident. Puis, rappelons-le, il y a les pyramides, vestiges d’une civilisation grandiose, avec la découverte du tombeau de Toutankhamon en 1922.

 

4 Le début d’une période révolutionnaire pour la musique :

L’arrivée d’Oum Kalthoum !

Née en 1898, décédée en 1975, l’apogée de sa carrière aura lieu de 1920 à 1970.

Sa formation de base : avoir appris par cœur à réciter (chanter) le Coran. On rejoint le point sur la poésie préislamique vu plus haut ;).

Son influence : une voix et une intelligence artistiques dans sa façon de l’utiliser, qui va attirer et inspirer de grands compositeurs et créer un nouveau genre de musique : la pop orientale … Oui, pour nous danseuses, ces morceaux sont des classiques mais en réalité, d’un point de vue de musical, c’est de la pop. Pop-classique, certes, mais pop quand même.

Ces compositeurs de renom (Mohamad El Qasabji, Riad Al Sunbati, Mohammed Abdel Wahab, Baligh Hamdi) vont ajouter de nouvelles sonorités en ajoutant des instruments tels que le piano, l’orgue, le violon, la contrebasse, l’accordéon, le saxophone ou encore la guitare électrique à leurs compositions. Les orchestres prendront de plus en plus d’ampleur et pourront compter plusieurs dizaines de musiciens. De nouveaux rythmes sont également ajoutés au répertoire des percussions, comme la rumba, le jerk, …

Voici le lien vers une vidéo très bien faite, en français, qui retrace la vie de la diva, en résumé.

À ce stade, personne ne danse sur les morceaux d’Oum Kalthoum !!! À savoir : un morceau peut durer 1h30 et ses concerts sont une communion entre elle et son public. La danseuse n’y a simplement pas sa place. Cela changera par la suite, avec la mort de l’artiste, l’enregistrement audio et les reprises qui seront faites de son répertoire, avec des durées plus courtes.

 

5 L’arrivée du cinéma : 

Musique : 

Avec l’arrivée du cinéma et de la captation audio, l’Égypte va faire naître ses premières comédies musicales, en 1932 et elles n’auront rien à envier aux productions hollywoodiennes !

L’âge d’or du Cinéma musical arabe durera de 1940 à 1960. Ces films propulseront les grands chanteurs de l’époque au rang de stars : Farid El Atrach, Mohamed Abdel Wahab (aussi compositeur de “Enta Omri” pour Oum Kalthoum), Abdel Alim Hafez,… pour ne citer que ceux-là.

Danse : 

La danse est une des grandes clefs du succès de ces comédies musicales ! Les danseuses telles que Samia Gamal, Tahia Carioca et Neima Akef, ayant fait leurs débuts dans les cabarets de Badia Nasabni (vus plus haut ; on y revient !) ; sont propulsées à l’écran.

Ce qui va encore pousser la danse à évoluer. Les “tableaux” vont se développer. Déjà introduit par Badia dans ses cabarets, ce concept occidental de danseuses en groupe et en arrière-plan, accompagnant la danseuse soliste va s’organiser, être mis en scène et le concept des chorégraphies va aussi être développé. Les danseuses solistes vont s’enrichir d’autres influences, comme la danse classique et ses arabesques*, la samba,…

Cette danse enrichie va devenir peu à peu le standard de la danse orientale que nous connaissons aujourd’hui : le Raqs Sharki.

(* les arabesques du ballet d’origine italienne mais codifié en France par le roi Louis 14 au 17ème siècle, s’inspire des “arabesques” architecturales du Moyen-Orient. Du Moyen-Orient à l’orientalisme occidentale, à la danse oriental en Égypte … la boucle est bouclée).

 

6 Les avancées technologiques : 

Musique : 

Après la captation audio pour le cinéma et l’apparition du gramophone, c’est aux ondes radios à venir apporter d’autres évolutions. Nasser, chef d’État de l’Égypte, va créer en 1953, au Caire, la première radio à ondes longues portées en arabe; à destination des pays arabes et de l’Afrique. Il y avait déjà des radios locales bien avant, mais de moins grandes envergures. La musique devient accessible à tout le monde et bien sûr, les œuvres d’Oum Kalthoum sont largement diffusées.

(Pour situer : L’Égypte a pris son indépendance en 1922 et la ligue Arabe vient d’être créée en 1945 au Caire et comprend 22 pays).

Danse : 

Plus tard, ces avancées technologiques vont permettre l’enregistrement de morceaux spécialement composés pour la danse, tout d’abord à la demande de danseuses. Le premier morceau du genre et le plus connu est “Set El Hosan” créé pour Nagwa Fouad.

Le fameux “Set de la danseuse” va également être développé : c’est l’enchaînement des différents actes de danse lors d’un spectacle d’une soliste. Exemple : Une entrée (sur Set El Hosn ou autre), une Baladi Progression, un Drum Solo puis la sortie. Cela peut être bien plus long et diversifié. N’hésitez pas à lire l’article au sujet du Set de la danseuse Orientale.

 

7 Conclusion :

Pour clôturer, ces différentes évolutions et pages de l’histoire ont abouti à la création de la musique pop arabe sur laquelle nous dansons aujourd’hui. Celle-ci est divisée en 3 variantes :

  • La pop classique-standard. Exemple : Oum Kalthoum et les grands chanteurs de l’âge d’or du cinéma (Les morceaux dit de Tarab).
  • La pop Baladi (plus folklorique). Exemple : le morceau That El Sibbak.
  • La pop Shaabi (plus urbaine; un peu l’équivalent de notre rap occidental en terme de cliché social). Exemple : les chansons de Ahmed Adaweya et Hakim
    • Avec en plus le Mahraganat (électro Shaabi), mais actuellement illégal en Égypte.

Avec les parallèles en danse :

 

J’espère que cet article vous aura aidé à situer un contexte à cet art que nous aimons tant, la danse orientale.

Si vous avez aimé, j’en suis ravie.

Si vous n’avez pas aimé, n’êtes pas d’accord, avez d’autres ou plus d’informations au sujet de certains points traités ici, n’hésitez pas à m’en faire part ! Ainsi, je pourrai progresser sur cette belle thématique et garder l’article à jour via vos partages ;).

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